PAKISTAN: Enterrées vivantes au nom de la tradition

[1 septembre 2008] - Il y a plusieurs semaines, des membres armés d’une tribu du Baloutchistan ont entraîné cinq femmes hors de leur village, leur ont infligé des blessures, notamment par balles, et les ont enterrées vivantes dans les broussailles.

Selon la Commission asiatique des droits de l’Homme (AHRC), sise à Hong Kong, ces cinq femmes venaient du village de Babakot, à environ 80 kilomètres d’Osta Mohammad, la première ville de la région de Jaffarabad, dans la province du Baloutchistan.

Trois d’entre elles étaient adolescentes. Les deux autres étaient leurs mères. Selon l’AHRC, leurs corps avaient été à moitié dévorés par des animaux sauvages.

Elles ont été tuées parce que les adolescentes avaient tenté de prendre leurs propres décisions en matière de mariage, un droit que la loi pakistanaise reconnaît à tout adulte, homme ou femme.

« Rien dans la loi ne peut empêcher une femme de plus de 18 ans de prendre ses propres décisions en ce qui concerne le mariage. La Cour suprême en a décidé ainsi, et il n’y a aucune ambiguïté sur le sujet. Pourtant, aujourd’hui encore, on continue de tuer les femmes qui prennent ce type de décisions au nom de "l’honneur" de leur famille », a déploré Naila Hassan, une avocate de Quetta.

Selon la fondation Aurat, une organisation non-gouvernementale (ONG) de Lahore, 90 femmes ont été victimes de meurtres « d’honneur » au cours du premier trimestre de 2008.

Toujours selon cette même ONG, plus de 400 décès de ce type ont été déplorés en 2007 dans la seule province de Sindh. D’après la Commission indépendante des droits de l’Homme du Pakistan, pourtant, 636 meurtres « d’honneur » ont été commis en 2007.

« Le bilan pourrait être plus lourd, étant donné que bon nombre de cas ne sont pas déclarés », a toutefois indiqué I.A. Rehman, le secrétaire général de la Commission.

Une question soulevée devant le Parlement

Les effroyables meurtres commis au Baloutchistan ont permis d’attirer l’attention sur les crimes commis contre les femmes au nom de la « tradition ». Yasmin Bibi, sénatrice, a soulevé la question devant le Parlement, arguant que « notre religion donne aux femmes le droit de se marier librement ».

En tentant de défendre ces meurtres au nom des « coutumes tribales », un autre sénateur, du Baloutchistan, a déclenché un tollé.

« C’est tout simplement inacceptable. Mettre fin à ces pratiques archaïques scandaleuses et assurer le respect des droits, de la vie et des biens des citoyens, comme le garantit la constitution, est une des fonctions cruciales des institutions démocratiques », s’est indigné Iqbal Haider, éminent activiste de la lutte pour les droits humains. Le gouvernement a ordonné l’ouverture d’une enquête.

Régler ses comptes

Chaque jour, des femmes sont victimes de violences et de maltraitances. La fondation Aurat a rapporté 1 321 cas de violence contre les femmes au cours des trois premiers mois de l’année 2008.

Outre les meurtres « d’honneur », dont les victimes sont des femmes qui auraient sali « l’honneur » de leur famille en choisissant d’épouser la personne de leur choix ou en adoptant des comportements considérés comme « illicites », ce type de violences peut également se manifester sous la forme de coutumes consistant à remettre des femmes à des tribus rivales pour régler une querelle.

Ces traditions sont connues sous le nom de « swara » ou « vani ». De même, les mariages précoces, qui consistent à marier des fillettes âgées d’à peine huit ou 10 ans, ne sont pas rares.

« Il faut que quelqu’un se manifeste et fasse l’effort de changer ces traditions. Bien que des lois existent, elles ne sont pas efficaces. On ne cesse d’entendre parler de nouveaux meurtres "d’honneur", et les chefs des fiefs et des tribus défendent de telles pratiques », a déclaré à IRIN Gulnar Tabussum, coordinateur du Women's Action Forum, une ONG qui fait campagne en faveur des droits de la femme.

Abattue sur un soupçon d’adultère

Presque chaque jour, des crimes sont commis au nom de la tradition. Cette semaine, près de Sukkur, une ville de la province de Sindh, une femme aurait été abattue par son mari pendant son sommeil. Il semble que le mari la soupçonnait d’avoir des relations extraconjugales, selon son propre récit des faits.

Ces meurtres de femmes –et souvent des hommes avec qui elles sont soupçonnées d’avoir des rapports- sont connus sous le nom de « karo-kari », ou « femme noire, homme noir », dans les régions de Sindh, du Punjab et du Baloutchistan où ils sont le plus souvent commis.

La peur de la tradition influe fortement sur la vie des femmes.

« Je ne laisse jamais ma fille, qui a 17 ans, quitter la maison ou revenir de l’université seule. Si elle échange, même accidentellement, un regard avec un homme, elle risque d’être considérée comme ‘‘immorale’’. Dans notre société, cela pourrait lui coûter la vie », a expliqué Rabea Bibi, 45 ans, en attendant aux portes de l’université de sa fille, à Quetta, pour la raccompagner à la maison.

 

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